C’est une plaine longue, bleue-du-dessus, jaune et beige du
dessous, il y a un tracteur rouillé dans les buissons, des corbeaux perchés au
sommet des arbres qui restent, les arbres sont plantés comme des allumettes, à
intervalles réguliers, c’est une région mouillée et déserte, déserte d’être
mouillée, une région inconsciente, une région crève-la-fin, avec des opossums
en bande et des rats qui complotent en te regardant passer, des rats pêcheurs
dans les étangs, c’est une zone où il pleut tout le temps, chef lieu Misère,
villes principales Déprime et Déchet, Geek, Guerre et Gueux, des points
dérelictés de la largeur d’un lit sur la carte brun beige, un gros beau
ouesteland, une terre large déwastés, tout petit tout plat avec un petit
élevage de Racochons tenu par un fermier mal-aimé, et des forêts très humides
et très dangereuses, avec de ces trous d’eau déprimés comme si la table s’était
enfoncée sous le poids des neiges de l’hiver, de ces neiges lourdes et
trempées, de cette eau trempée-mouillée, des trous-d’eau dans la forêt là où tu
t’y attends pas, là où tu peux tomber, un pays-sans-pause, un pays-sans-titre,
déqualifié, avec des élections libres pour les quatre cent et quelques Redneks
qui y ont fait leur trou, leur trou d’hiver où passer la nuit dans une cabane
en carton ou dans un van, un de ces sweetmobilehomes [souhit-mobil-home]
roulants avec une dynamo pour quarante habitants, de vrais Redneks avec
l’heureux désespoir tranquille dans les yeux et le reste du corps, des éleveurs
de Racochon, Sus Norvegicus, des Grognants-rongeurs, des Fouisseurs-hilares, des
Hunter-cyclists, des Bonjour-au revoir, des Stalkers, des Skavengers, des
Ouestlanders, des artistes de la débrouille ou des Prodlimpro. Une belle
brochette de prophètes. Le dieu qui nous a fait avait une main en moins, un
pied en moins, un autre dieu que lui, un dieu plus ancien les lui a coupé, pour
le punir ; Elle et moi, de la craie sur le visage, on croise, on croise
notre épopée invisible, elle et moi, Hel et Marla, perdues-paumées ; Uhli et Selma ; Sloko et Rob, Lomo et Staga.
mardi 19 février 2013
jeudi 13 décembre 2012
Sexe
Où on commencera à évoquer la question de leurs pratiques amoureuses.
Les habitants flirtent tout le long de l’année dès qu’ils
sont biologiquement adultes, ce qui arrive entre 16 et 19 ans. Les rencontres
et le flirt sont très librement pratiqués jusqu’à un âge avancé, même si
certaines personnes choisissent de passer leur vie entière avec un seul
compagnon spécifique. L’homosexualité existe à un beaucoup plus large ratio
comparé aux sociétés précédentes, jusqu’à 40 voire 50 % suivant les régions.
Les méthodes contraceptives sont en communément usage ; on rencontre le
plus souvent des contraceptifs hormonaux sous forme d’infusions ou de solides,
fabriqués à l’aide de plantes et d’animaux aux propriétés spécifiques, utilisés
par les deux sexes ; plus rarement, on utilise des contraceptifs
mécaniques, comme les préservatifs, faits à partir de la sève de certains
végétaux tropicaux et importés du sud.
Une des raisons possibles de la baisse démographique peut
tenir à la fois à la généralisation des contraceptifs mais aussi (et surtout) à
l’évolution de la sexualité. L’orgasme, et en particulier l’orgasme masculin, a
notablement perdu de son pouvoir symbolique qu’il pouvait revêtir aux siècles
précédents. La jouissance et le plaisir chez les deux acteurs peut être
considérées en dehors ou au-delà de l’orgasme au sens strictement
physiologique. C’est une particularité certes sociale, culturelle et
psychologique, mais elle se manifeste également physiquement. Dans certaines
régions, l’éjaculation masculine s’est complètement détachée de l’orgasme, et
peut arriver plus ou moins n’importe quand au cours de l’acte, ne correspondant
plus au sommet du désir. Il arrive même, mais plus rarement, que l’éjaculation
soit strictement un mouvement conscient, déclenché à volonté par la personne
lors de l’acte. Il en résulte que, suivant les régions, 40 à 80% des rapports
sexuels ne se terminent pas avec une éjaculation de la part de l’un ou de
l’autre des acteurs, mais plutôt quand l’un a plus ou moins trouvé avec l’autre
ce qu’il recherchait en terme de stimulation sensorielle et émotive.
Certaines personnes prétendent que le phénomène de l’orgasme
proprement dit est en train de disparaître, et avec lui les fondements culturels
des siècles précédents ; à la place, un acte sexuel « type » pourrait
devenir une suite de très nombreux micro-orgasmes apparaissant irrégulièrement.
lundi 3 décembre 2012
Après avoir fini de marcher
Où il sera question de la manière dont la société s'occupe des morts.
Alors les corps de ceux qui sont morts de maladie et ceux
qui sont morts dans leur sommeil, ceux qui sont morts parce que d’autres ont
cassé quelque chose en eux, furent réunis en un lieu dédié pour que les ouvriers
de la mort s’occupent d’eux. Les familles ont le droit et le devoir de venir et
de participer à la cérémonie. Ils mettent leurs plus beaux vêtements et ils
amènent à l’occasion des nourritures variées et riches à partager entre eux et
avec les ouvriers de la mort. Premièrement
les deux ouvriers de la mort ont déshabillés entièrement les morts, de manière
à ce qu’ils soient comme à leur naissance. Puis, ils les mirent à sécher avec
des herbes et du sel. Quand les corps furent bien secs, après quatre semaines,
les ouvriers de la mort coupèrent aux corps leurs deux jambes. Ces jambes, ils
les mirent au compost et la famille reçut ce compost pour leurs cultures. Les
cultures ne poussent jamais aussi bien que lorsqu’un ancien alimente la terre
avec ses jambes qui ont marché toute sa vie. Les mains furent aussi coupées, et
mises de côté. Tout ceci fut incinéré après avoir été frotté avec l’écorce de
certains arbres. Cela fut brûlé devant la maison où est morte l’ancien ou
l’ancienne. On fit tout cela parce que l’esprit a quitté le corps, et que de la
même façon, le corps est composé d’entités distinctes qui se séparent à la
mort. Le corps, la tête furent gardés entiers et cachés pendant qu’on
compostait les jambes et qu’on brûlait les mains. De nuit, avec l’aide des
membres de la famille, le corps sans jambes et sans mains fut emmené par les
ouvriers à la fosse (clairière en bordure de forêt, en général) et enterré avec
d’autres. La fosse ne porte pas son nom mais les vivants de la famille savent
très bien où elle est située et peuvent venir s’y adresser à leurs semblables
morts et rencontrer d’autres qu’eux ayant eux aussi de la famille sous terre.
La fosse est cependant marquée d’une croix faite de deux morceaux de bois
coupés par le défunt lorsqu’il vivait, et assemblés entre eux avec de la corde,
un bout de caoutchouc ou des lanières de cuir, ou plus souvent encore du câble électrique. La croix est un symbole ancien
qui signifie une contingence, une rencontre, un carrefour, une poignée de main,
une marque, une écriture. La croix désigne un emplacement particulier sur une
carte. Deux lignes se croisant désignent un Point unique, et ce point signifie
que le défunt s’est arrêté de marcher pour le moment-sur une pierre à un
carrefour.
dimanche 25 novembre 2012
Vélos
Fragments de mon Résumé Hypnozoïque en cours de préparation. Ici, on explique un peu plus en détail comment les vélos sont utilisés durant l'ère du repos.
Le vélo, est-derrière
la marche, la manière la plus courante et la plus appréciée de se déplacer pour
toute la population. Cela tient au fait qu’une industrie très frustre peut
suffire à construire des vélos et que la variété de ses usages est très grande.
Dans les métropoles proches de régions plus clémentes, ils peuvent être faits
en métal (aluminium, fer, acier) ou directement importés. Les pneus, quand il y
en a, sont faits en caoutchouc importé des régions méridionales. Plus on va vers le nord, plus les vélos en
métal sont rares et cèdent le pas à des
engins en bois (bambou, chêne, cèdre) ou en récupération de plastique, assemblés avec des pièces en métal, en
corde, en cuir, et dont la mécanique un peu plus précise (câbles de frein,
système de pédales, chaîne de transmission et plateaux de vitesses, roues) est
en métal et est le fruit d’une florissante importation. En général il n’existe
pas d’artisans qui fabriquent directement des vélos. Un s’occupe du cadre, un
autre de la mécanique, un autre de la selle, un autre, encore, des pneus …
Celui qui veut posséder un vélo devra la plupart du temps soit le construire
lui-même en achetant ou en troquant les pièces chez différents travailleurs,
soit en se faisant aider par d’autres ouvriers spécialisés. Malgré son caractère très courant, un vélo
reste toutefois coûteux et précieux.
Les vélos sont utilisés par toutes les branches de la
société, mais la majorité des vélos produits sont fabriqués par des citadins,
et non par des nomades. On voit de
nombreuses variété de véhicules propulsés par les mêmes principes que les
vélos : tandems frontaux, vélos à trois roues couverts, vélo à coffre ou
tirant des remorques.
Le mécanisme pédalier-chaîne de transmission-roue, qui
amplifie mécaniquement le mouvement de la marche, jouit d’une popularité
immense et presque religieuse auprès de la population, qui voit en ce mécanisme
une manière de lutter contre le refroidissement du monde qui les menace.
dimanche 2 septembre 2012
La Machine de Langage, 2nd fragments.
Pour information, l'Ere du Repos est le titre générique d'un ensemble de 4 ou 5 textes de science-fiction décrivant l'ère du repos, une époque future et imaginaire. Le premier texte, que j'ai déjà écrit et dont des fragments ont été publiés ici, s'intitule Chasseurs d'Escargots. Le second texte, dont voici un nouvel extrait, porte le titre de La Machine de Langage.
Le présent texte est écrit au passé, car il est récité par un des acteurs du récit principal. La Machine de Langage sera sans doute un récit au présent, mais agrémenté de sous-récits provenant du passé.
La trépanation avait bon dos dans les métropoles.
Le présent texte est écrit au passé, car il est récité par un des acteurs du récit principal. La Machine de Langage sera sans doute un récit au présent, mais agrémenté de sous-récits provenant du passé.
La trépanation avait bon dos dans les métropoles.
Il y avait ce qu'on appelait un peu au hasard et par goût du
néologisme la pictoctomie. Il s'agissait pour des chirurgiens spécialisés dans
le cerveau et les centres nerveux de pratiquer l'ablation d'une toute petite
zone du cortex lié à la vue qui conditionnait la reconnaissance des images. Une
fois privé de ce bout de chair, les patients étaient dans l'incapacité d'apprécier
la présence d'une image. Ils les voyaient, mais ne les remarquaient pas. Pour
eux, une image se fondait en surface et en motif. Le plus curieux, c'est que
cette opération n'affecta que peu la capacité de lire. Elle nécessitait néanmoins
une certaine rééducation, et ne pouvait se faire que face à un spectre bien définit
de caractères et au prix d'efforts laborieux.
Certains patients montrèrent une forme de résistance. Cette
résistance provenait des gènes mutants du cerveau des deux dernières
générations. Si une partie du cerveau subissait une ablation, il y avait des
chances pour que ladite zone se régénère en partie. Comment ? Certains
observateurs soutenaient que les cellules nerveuses ont un plan de principe de
toutes les cellules les entourant directement, tout comme les harengs ont une
représentation de l’espace tridimensionnelle les renseignant sur la position
exacte de tous leurs congénères autour d’eux, quand ils sont en banc. Si les
cellules venaient à être détruites, leurs voisines pouvaient régénérer celles
qui leur étaient directement contigües. Celles-ci renaissaient elles-mêmes avec
leur potentiel de « connaissance »
diffuse de leurs voisines directes.
Si néanmoins le trou était trop étendu, il ne se rebouchait
jamais complètement. La solidarité des neurones avait ses limites, des limites
purement spatiales.
Ainsi pouvait-il être dit que la connaissance du cerveau était
elle-même contenue dans les cellules le composant, sorte de conscience
instinctive de son étendue, et de son plan de réseau.
Certains « sauvaient » les pictoctomés en les
emmenant dans la nature la plus sauvage, avec des ordinateurs. L’isolement, le
relais que faisait pour eux l’humble machine, ainsi que les capacités
naturelles de récupération du cerveau, lui permettaient de recouvrer entre 40
et 80% des capacités perdues.
jeudi 2 août 2012
L'ère du Repos - Fragments 2, la Machine de Langage
A cette époque les acquis de la science neurologique étaient
bien trop inaccessibles à nos jambes marchantes pour qu'on puisse s'imaginer le
monde en-dessous d'elles. Mais les ordinateurs avaient subsisté partout. Oh
bien sûr, ils étaient très compliqués à reconstruire, mais ça restait possible,
et chacun de nous était un peu ingénieur informatique. A cause de cette connaissance diffuse des
ordinateurs qui reliait toute la population, malgré l'incroyable prolifération
des patois et les variations des langues, on se figurait le
fonctionnement du cerveau comme celui des ordinateurs: même structure infinie
de communication et de langage absolu.
samedi 14 juillet 2012
La Fatigue, théorie et pratique, fragments 1.
La Fatigue, Théorie et Pratique. Fragments N°1.
24 juillet
J'ai été attaqué par rêves multiples cette nuit, l'un causé par un documentaire télé vu à moitié quand nous étions sur le lit, prêts à
nous endormir. Un documentaire sur un souverain timoré du XVIIIème siècle, du
Danemark ou de Prusse, que l'on veut soigner de ses pulsions contre-nature par
un long voyage en Europe. Dans mon rêve le documentaire tombait en pleine
déliquescence. Sans musique, avec une voix off désabusée, des centaines de
figurants qui portaient des costumes fantaisistes de gardes suisses et des
hallebardes démesurées dansaient selon une chorégraphie compliquée et
désordonnée. Ils se servaient de leurs hallebardes pour se propulser, comme des
perches. Suivaient des scènes étranges et stéréotypées de fêtes décadentes
façon XVIIIème, plusieurs femmes nues dans un vaste amas de remâché de lit. Une
des femmes devenait folle et se tranchait le clitoris. Suivait un kaléidoscope
de vagins mutilés avec des cris ralentis de douleur, voix off, lumière de
mauvaise qualité.
4 décembre, à la gare routière de P.
5 décembre, plutôt.
Le temps passe vite. Je dors bien mais me réveille mal.
Le temps passe vite. Je dors bien mais me réveille mal.
12 décembre
Ce matin au lit j'avais l'envie déraisonnable qu'on m'oublie totalement, que j'en vienne à ne plus exister pour personne. Je me sens ratatiné, apte à aucune initiative, bon à traîner. J'ai lu des choses sur la décadence des Habsbourg et ça m'a intrigué. Je pense à la pluie, à la neige, à la nuit, au froid. Et il fait bien trop beau. Je veux que la nuit tombe et que la forêt envahisse tout et que le monde soit confus.
Ce matin au lit j'avais l'envie déraisonnable qu'on m'oublie totalement, que j'en vienne à ne plus exister pour personne. Je me sens ratatiné, apte à aucune initiative, bon à traîner. J'ai lu des choses sur la décadence des Habsbourg et ça m'a intrigué. Je pense à la pluie, à la neige, à la nuit, au froid. Et il fait bien trop beau. Je veux que la nuit tombe et que la forêt envahisse tout et que le monde soit confus.
l'exercice du Prince des Habsbourg
est simple, il implique de se submerger d'objets autres que soi jusqu'à la
complète impuissance.
Une fête à Rambouillet, Fragonard.
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