mardi 19 février 2013

Ouestland



C’est une plaine longue, bleue-du-dessus, jaune et beige du dessous, il y a un tracteur rouillé dans les buissons, des corbeaux perchés au sommet des arbres qui restent, les arbres sont plantés comme des allumettes, à intervalles réguliers, c’est une région mouillée et déserte, déserte d’être mouillée, une région inconsciente, une région crève-la-fin, avec des opossums en bande et des rats qui complotent en te regardant passer, des rats pêcheurs dans les étangs, c’est une zone où il pleut tout le temps, chef lieu Misère, villes principales Déprime et Déchet, Geek, Guerre et Gueux, des points dérelictés de la largeur d’un lit sur la carte brun beige, un gros beau ouesteland, une terre large déwastés, tout petit tout plat avec un petit élevage de Racochons tenu par un fermier mal-aimé, et des forêts très humides et très dangereuses, avec de ces trous d’eau déprimés comme si la table s’était enfoncée sous le poids des neiges de l’hiver, de ces neiges lourdes et trempées, de cette eau trempée-mouillée, des trous-d’eau dans la forêt là où tu t’y attends pas, là où tu peux tomber, un pays-sans-pause, un pays-sans-titre, déqualifié, avec des élections libres pour les quatre cent et quelques Redneks qui y ont fait leur trou, leur trou d’hiver où passer la nuit dans une cabane en carton ou dans un van, un de ces sweetmobilehomes [souhit-mobil-home] roulants avec une dynamo pour quarante habitants, de vrais Redneks avec l’heureux désespoir tranquille dans les yeux et le reste du corps, des éleveurs de Racochon, Sus Norvegicus, des Grognants-rongeurs, des Fouisseurs-hilares, des Hunter-cyclists, des Bonjour-au revoir, des Stalkers, des Skavengers, des Ouestlanders, des artistes de la débrouille ou des Prodlimpro. Une belle brochette de prophètes. Le dieu qui nous a fait avait une main en moins, un pied en moins, un autre dieu que lui, un dieu plus ancien les lui a coupé, pour le punir ; Elle et moi, de la craie sur le visage, on croise, on croise notre épopée invisible, elle et moi, Hel et Marla, perdues-paumées ;  Uhli et Selma ; Sloko et Rob, Lomo et Staga. 

jeudi 13 décembre 2012

Sexe



Où on commencera à évoquer la question de leurs pratiques amoureuses. 

Les habitants flirtent tout le long de l’année dès qu’ils sont biologiquement adultes, ce qui arrive entre 16 et 19 ans. Les rencontres et le flirt sont très librement pratiqués jusqu’à un âge avancé, même si certaines personnes choisissent de passer leur vie entière avec un seul compagnon spécifique. L’homosexualité existe à un beaucoup plus large ratio comparé aux sociétés précédentes, jusqu’à 40 voire 50 % suivant les régions. Les méthodes contraceptives sont en communément usage ; on rencontre le plus souvent des contraceptifs hormonaux sous forme d’infusions ou de solides, fabriqués à l’aide de plantes et d’animaux aux propriétés spécifiques, utilisés par les deux sexes ; plus rarement, on utilise des contraceptifs mécaniques, comme les préservatifs, faits à partir de la sève de certains végétaux tropicaux et importés du sud. 
Une des raisons possibles de la baisse démographique peut tenir à la fois à la généralisation des contraceptifs mais aussi (et surtout) à l’évolution de la sexualité. L’orgasme, et en particulier l’orgasme masculin, a notablement perdu de son pouvoir symbolique qu’il pouvait revêtir aux siècles précédents. La jouissance et le plaisir chez les deux acteurs peut être considérées en dehors ou au-delà de l’orgasme au sens strictement physiologique. C’est une particularité certes sociale, culturelle et psychologique, mais elle se manifeste également physiquement. Dans certaines régions, l’éjaculation masculine s’est complètement détachée de l’orgasme, et peut arriver plus ou moins n’importe quand au cours de l’acte, ne correspondant plus au sommet du désir. Il arrive même, mais plus rarement, que l’éjaculation soit strictement un mouvement conscient, déclenché à volonté par la personne lors de l’acte. Il en résulte que, suivant les régions, 40 à 80% des rapports sexuels ne se terminent pas avec une éjaculation de la part de l’un ou de l’autre des acteurs, mais plutôt quand l’un a plus ou moins trouvé avec l’autre ce qu’il recherchait en terme de stimulation sensorielle et émotive.
Certaines personnes prétendent que le phénomène de l’orgasme proprement dit est en train de disparaître, et avec lui les fondements culturels des siècles précédents ; à la place, un acte sexuel « type » pourrait devenir une suite de très nombreux micro-orgasmes apparaissant irrégulièrement.

lundi 3 décembre 2012

Après avoir fini de marcher

Où il sera question de la manière dont la société s'occupe des morts.



Alors les corps de ceux qui sont morts de maladie et ceux qui sont morts dans leur sommeil, ceux qui sont morts parce que d’autres ont cassé quelque chose en eux, furent réunis en un lieu dédié pour que les ouvriers de la mort s’occupent d’eux. Les familles ont le droit et le devoir de venir et de participer à la cérémonie. Ils mettent leurs plus beaux vêtements et ils amènent à l’occasion des nourritures variées et riches à partager entre eux et avec les ouvriers de la mort.  Premièrement les deux ouvriers de la mort ont déshabillés entièrement les morts, de manière à ce qu’ils soient comme à leur naissance. Puis, ils les mirent à sécher avec des herbes et du sel. Quand les corps furent bien secs, après quatre semaines, les ouvriers de la mort coupèrent aux corps leurs deux jambes. Ces jambes, ils les mirent au compost et la famille reçut ce compost pour leurs cultures. Les cultures ne poussent jamais aussi bien que lorsqu’un ancien alimente la terre avec ses jambes qui ont marché toute sa vie. Les mains furent aussi coupées, et mises de côté. Tout ceci fut incinéré après avoir été frotté avec l’écorce de certains arbres. Cela fut brûlé devant la maison où est morte l’ancien ou l’ancienne. On fit tout cela parce que l’esprit a quitté le corps, et que de la même façon, le corps est composé d’entités distinctes qui se séparent à la mort. Le corps, la tête furent gardés entiers et cachés pendant qu’on compostait les jambes et qu’on brûlait les mains. De nuit, avec l’aide des membres de la famille, le corps sans jambes et sans mains fut emmené par les ouvriers à la fosse (clairière en bordure de forêt, en général) et enterré avec d’autres. La fosse ne porte pas son nom mais les vivants de la famille savent très bien où elle est située et peuvent venir s’y adresser à leurs semblables morts et rencontrer d’autres qu’eux ayant eux aussi de la famille sous terre. La fosse est cependant marquée d’une croix faite de deux morceaux de bois coupés par le défunt lorsqu’il vivait, et assemblés entre eux avec de la corde, un bout de caoutchouc ou des lanières de cuir, ou plus souvent encore du câble électrique. La croix est un symbole ancien qui signifie une contingence, une rencontre, un carrefour, une poignée de main, une marque, une écriture. La croix désigne un emplacement particulier sur une carte. Deux lignes se croisant désignent un Point unique, et ce point signifie que le défunt s’est arrêté de marcher pour le moment-sur une pierre à un carrefour. 


dimanche 25 novembre 2012

Vélos



 Fragments de mon Résumé Hypnozoïque en cours de préparation. Ici, on explique un peu plus en détail comment les vélos sont utilisés durant l'ère du repos.





 Le vélo, est-derrière la marche, la manière la plus courante et la plus appréciée de se déplacer pour toute la population. Cela tient au fait qu’une industrie très frustre peut suffire à construire des vélos et que la variété de ses usages est très grande. Dans les métropoles proches de régions plus clémentes, ils peuvent être faits en métal (aluminium, fer, acier) ou directement importés. Les pneus, quand il y en a, sont faits en caoutchouc importé des régions méridionales.  Plus on va vers le nord, plus les vélos en métal  sont rares et cèdent le pas à des engins en bois (bambou, chêne, cèdre) ou en récupération de plastique, assemblés avec des pièces en métal, en corde, en cuir, et dont la mécanique un peu plus précise (câbles de frein, système de pédales, chaîne de transmission et plateaux de vitesses, roues) est en métal et est le fruit d’une florissante importation. En général il n’existe pas d’artisans qui fabriquent directement des vélos. Un s’occupe du cadre, un autre de la mécanique, un autre de la selle, un autre, encore, des pneus … Celui qui veut posséder un vélo devra la plupart du temps soit le construire lui-même en achetant ou en troquant les pièces chez différents travailleurs, soit en se faisant aider par d’autres ouvriers spécialisés.  Malgré son caractère très courant, un vélo reste toutefois coûteux et précieux.
Les vélos sont utilisés par toutes les branches de la société, mais la majorité des vélos produits sont fabriqués par des citadins, et non par des nomades.  On voit de nombreuses variété de véhicules propulsés par les mêmes principes que les vélos : tandems frontaux, vélos à trois roues couverts, vélo à coffre ou tirant des remorques.
Le mécanisme pédalier-chaîne de transmission-roue, qui amplifie mécaniquement le mouvement de la marche, jouit d’une popularité immense et presque religieuse auprès de la population, qui voit en ce mécanisme une manière de lutter contre le refroidissement du monde qui les menace. 




dimanche 2 septembre 2012

La Machine de Langage, 2nd fragments.


Pour information, l'Ere du Repos est le titre générique d'un ensemble de 4 ou 5 textes de science-fiction décrivant l'ère du repos, une époque future et imaginaire. Le premier texte, que j'ai déjà écrit et dont des fragments ont été publiés ici, s'intitule Chasseurs d'Escargots. Le second texte, dont voici un nouvel extrait, porte le titre de La Machine de Langage. 
Le présent texte est écrit au passé, car il est récité par un des acteurs du récit principal. La Machine de Langage sera sans doute un récit au présent, mais agrémenté de sous-récits provenant du passé.

La trépanation avait bon dos dans les métropoles.

Il y avait ce qu'on appelait un peu au hasard et par goût du néologisme la pictoctomie. Il s'agissait pour des chirurgiens spécialisés dans le cerveau et les centres nerveux de pratiquer l'ablation d'une toute petite zone du cortex lié à la vue qui conditionnait la reconnaissance des images. Une fois privé de ce bout de chair, les patients étaient dans l'incapacité d'apprécier la présence d'une image. Ils les voyaient, mais ne les remarquaient pas. Pour eux, une image se fondait en surface et en motif. Le plus curieux, c'est que cette opération n'affecta que peu la capacité de lire. Elle nécessitait néanmoins une certaine rééducation, et ne pouvait se faire que face à un spectre bien définit de caractères et au prix d'efforts laborieux.

Certains patients montrèrent une forme de résistance. Cette résistance provenait des gènes mutants du cerveau des deux dernières générations. Si une partie du cerveau subissait une ablation, il y avait des chances pour que ladite zone se régénère en partie. Comment ? Certains observateurs soutenaient que les cellules nerveuses ont un plan de principe de toutes les cellules les entourant directement, tout comme les harengs ont une représentation de l’espace tridimensionnelle les renseignant sur la position exacte de tous leurs congénères autour d’eux, quand ils sont en banc. Si les cellules venaient à être détruites, leurs voisines pouvaient régénérer celles qui leur étaient directement contigües. Celles-ci renaissaient elles-mêmes avec  leur potentiel de « connaissance » diffuse de leurs voisines directes.
Si néanmoins le trou était trop étendu, il ne se rebouchait jamais complètement. La solidarité des neurones avait ses limites, des limites purement spatiales.
Ainsi pouvait-il être dit que la connaissance du cerveau était elle-même contenue dans les cellules le composant, sorte de conscience instinctive de son étendue, et de son plan de réseau.
 
Certains « sauvaient » les pictoctomés en les emmenant dans la nature la plus sauvage, avec des ordinateurs. L’isolement, le relais que faisait pour eux l’humble machine, ainsi que les capacités naturelles de récupération du cerveau, lui permettaient de recouvrer entre 40 et 80% des capacités perdues.   






jeudi 2 août 2012

L'ère du Repos - Fragments 2, la Machine de Langage

A cette époque les acquis de la science neurologique étaient bien trop inaccessibles à nos jambes marchantes pour qu'on puisse s'imaginer le monde en-dessous d'elles. Mais les ordinateurs avaient subsisté partout. Oh bien sûr, ils étaient très compliqués à reconstruire, mais ça restait possible, et chacun de nous était un peu ingénieur informatique.  A cause de cette connaissance diffuse des ordinateurs qui reliait toute la population, malgré l'incroyable prolifération des patois et les variations des langues, on se figurait le fonctionnement du cerveau comme celui des ordinateurs: même structure infinie de communication et de langage absolu. 




samedi 14 juillet 2012

La Fatigue, théorie et pratique, fragments 1.

La Fatigue, Théorie et Pratique. Fragments N°1.

24 juillet
J'ai été attaqué par rêves multiples cette nuit, l'un causé par un documentaire télé vu à moitié quand nous étions sur le lit, prêts à nous endormir. Un documentaire sur un souverain timoré du XVIIIème siècle, du Danemark ou de Prusse, que l'on veut soigner de ses pulsions contre-nature par un long voyage en Europe. Dans mon rêve le documentaire tombait en pleine déliquescence. Sans musique, avec une voix off désabusée, des centaines de figurants qui portaient des costumes fantaisistes de gardes suisses et des hallebardes démesurées dansaient selon une chorégraphie compliquée et désordonnée. Ils se servaient de leurs hallebardes pour se propulser, comme des perches. Suivaient des scènes étranges et stéréotypées de fêtes décadentes façon XVIIIème, plusieurs femmes nues dans un vaste amas de remâché de lit. Une des femmes devenait folle et se tranchait le clitoris. Suivait un kaléidoscope de vagins mutilés avec des cris ralentis de douleur, voix off, lumière de mauvaise qualité.

4 décembre, à la gare routière de P. 
5 décembre, plutôt.
Le temps passe vite. Je dors bien mais me réveille mal.

12 décembre
Ce matin au lit j'avais l'envie déraisonnable qu'on m'oublie totalement, que j'en vienne à ne plus exister pour personne. Je me sens ratatiné, apte à aucune initiative, bon à traîner. J'ai lu des choses sur la décadence des Habsbourg et ça m'a intrigué. Je pense à la pluie, à la neige, à la nuit, au froid. Et il fait bien trop beau. Je veux que la nuit tombe et que la forêt envahisse tout et que le monde soit confus.
‎l'exercice du Prince des Habsbourg est simple, il implique de se submerger d'objets autres que soi jusqu'à la complète impuissance.



 Une fête à Rambouillet, Fragonard.